Parler de sujets de société, de l'intolérance, des atteintes aux droits de l'Homme, de la liberté, des enfants, de la souffrance, de la Vie tout simplement, mais également de poésie, d'écrits personnels, de musique, de théâtre, de créations en tout genre, etc...
Fernando Pessoa
Le Gardeur
de troupeaux
XXXI
Si je dis parfois que les fleurs sourient
et s'il m'advient de dire que les fleuves chantent,
ce n'est pas que je crois qu'il y ait dans les fleurs
des sourires
et dans le cours des fleuves des chansons...
C'est parce que ainsi je fais sentir davantage aux hommes
faux
l'existence authentiquement réelle des fleuves et des
fleurs...

Comme j'écris pour qu'ils me lisent je me sacrifie parfois
à la grossièreté de leurs réactions...
Je suis en désaccord avec moi-même, mais je m'absous,
parce que je suis cette chose sérieuse, un interprète de la
Nature,
parce qu'il y a des hommes qui ne comprennent pas son
langage,
étant donné que de langage elle n'a point.

XXXIII
Pauvres fleurs dans les corbeilles des jardins à la française.
Elles ont l'air d'avoir peur de la police...
Mais si belles qu'elles fleurissent de la même façon
et qu'elles ont le même sourire antique
qu'elles eurent pour le premier regard du premier homme
qui les vit apparaître et les toucha légèrement
afin de voir si elles parlaient...

XIV
Peu m'importent les rimes. Rarement
il est deux arbres semblables, l'un auprès de l'autre.
Je pense et j'écris ainsi que les fleurs ont une couleur
mais avec moins de perfection dans ma façon de
m'exprimer
parce qu'il me manque la simplicité divine
d'être en entier l'extérieur de moi-même et rien de plus.
Je regarde et je m'émeus.
Je m'émeus ainsi que l'eau coule lorsque le sol est en
pente.
Et ma poésie est naturelle comme le lever du vent.

XXXVI
Dire qu'il y a des poètes qui sont des artistes
et qui peinent sur leurs vers
comme un charpentier sur ses planches !...
Comme il est triste de ne savoir fleurir !
D'avoir à mettre vers sur vers, comme qui construit
un mur,
puis voir s'il va, et le supprimer s'il ne va pas !...
alors que l'unique maison artistique est la Tette entière,
qui change et qui va toujours et qui est toujours la même.
Je pense à celà, non comme on pense, mais comme on
respire,
et je regarde les fleurs et je souris....
Je ne sais si elles me comprennent
ni même si je les comprends, moi,
mais je sais que la vérité est en elles et en moi
et dans le don divin qui nous est commun
de nous laisser aller à vivre de par la Terre
et de nous laisser porter sur les bras des Saisons heureuses
et de laisser le vent chanter pour nous endormir
et d'abolir dans notre sommeil tous les rêves.
(...)